Il n’est pas rare que l’on s’adresse à une personne atteinte de troubles de type Alzheimer avec une familiarité qui se manifeste de différentes façons :
- Le tutoiement
- L’appel par le prénom
- L’usage d’appellations familières stéréotypées comme : ma cocotte, ma chérie, ma poule, mon biquet, mon coco, mon lapin…
- Des diminutifs de son prénom : Paulo au lieu de Paul…
- Des surnoms en rapport avec son âge : Mamy, Papy, Mémé, Pépé…
Les « bonnes raisons » de cette familiarité
- On peut penser que l’on cherche ainsi à manifester à l’égard de la personne une attitude de bienveillance.
- Parfois, les surnoms utilisés se réfèrent à l’histoire de la personne. Ils ont alors un sens pour elle et sont susceptibles de renforcer la relation. Exemple : Chef.
- C’est dans d’autres cas la longue durée de la relation qui justifie le tutoiement ou l’usage de ces « petits noms ». Ainsi s’exprime un véritable lien affectif, construit au fil du temps.
- Enfin, la personne elle-même peut apprécier et même demander qu’on l’appelle par son prénom et qu’on la tutoie.
Dans toutes ces situations, la familiarité peut ouvrir la possibilité d’une relation.
La familiarité, une conduite à risque
- Une relation banalisée
Les appellations stéréotypées dispensent de s’adresser à une personne précise et renforcent la dépersonnalisation causée par la maladie.
Au contraire, appeler la personne par son nom constitue une manière de reconnaître son identité et de l’aider à ne pas perdre conscience d’elle-même. On lui restitue ainsi le statut qu’elle a peut-être oublié
- La volonté de soumettre la personne malade
Un excès de familiarité peut cacher un désir de domination, par exemple pour arriver à ses fins avec davantage de facilité pendant le repas ou la toilette. Il s’agit alors d’une volonté d’emprise sur la personne sans véritable contenu affectif.
Le ressenti de la personne
La question essentielle est certainement celle-là : comment la personne concernée reçoit-elle la manière de s’adresser à elle ? Ces appellations familières sont-elles ressenties comme bienveillantes ? Sont-elles au contraire subies comme agaçantes, voire dégradantes ? N’enferment-elles pas la personne dans une vulnérabilité déjà douloureuse ?
Il est peut-être difficile de percevoir ce ressenti avec certitude mais on peut, si on y est attentif, observer les signes d’une irritation, d’un repli sur soi, d’une agressivité qui disent le refus.
Si la demande de tutoiement ou de l’usage du prénom est explicite, il peut être légitime d’y répondre, avec cependant une grande prudence. Rien ne dit que cette demande concerne par exemple tous les professionnels de l’institution. Elle peut aussi être souhaitée et acceptée à certains moments et ressentie comme intrusive à d’autres.
Il faut également prendre en compte les habitudes culturelles des personnes concernées. Certaines peuvent réagir positivement à une appellation familière qui a du sens pour elles car elle fait écho au mode de relation qui a été le leur. D’autres, au contraire, se sentiront froissées, voire humiliées, par une liberté qu’ils ressentiront comme inconvenante.
D’une manière générale, le risque est que ces pratiques familières aboutissent à une infantilisation des personnes concernées et accroissent leur dépendance. La personne malade d’Alzheimer peut être ainsi appelée à se laisser faire et risquer de perdre encore davantage son autonomie et le sentiment de sa singularité.
Les réactions de la famille
Les proches de la personne peuvent être contrariés par ces manières de s’adresser à leur conjoint, à leur parent. Ils peuvent les ressentir comme étant déplacées, l’intimité qu’elles révèlent leur semblant réservée à la famille.
Les professionnels ne peuvent ignorer ces réactions et il leur est nécessaire d’échanger avec les proches de la personne sur ces questions.
Pour conclure
La familiarité dans les manières de s’adresser à une personne malade d’Alzheimer peut être acceptable quand elle s’exprime dans un moment de véritable relation interpersonnelle et avec l’assentiment de la personne. Elle peut aussi faire partie d’un mouvement de maternage, mais en prenant soin de ne pas enfermer la personne dans une position infantilisante qui la maintienne en régression.
Elle devient dangereuse quand elle est systématique.
L’usage du prénom et du nom de famille (ainsi que du nom de « jeune fille » pour les femmes mariées) et le vouvoiement restent quand même le meilleur moyen de respecter la personne, de lui confirmer son identité et de restaurer les espaces et les places de chacun.
France Alzheimer 89
Groupe de réflexion éthique composé de familles et de professionnels